Quitter ce pays, m’exiler à Internet ou Electric City

Petit pays longiligne, coincé entre la République du Bénin, le Ghana et le Burkina-Faso ; le Togo est le pays que Dieu a choisi (d’ailleurs sans mon avis) pour que j’y vois le jour. Il, Dieu doit avoir ses raisons (objectives !?) dont je ne voudrais pas discuter ici avec Lui. Un plaidoyer en parlera peut-être un jour. De mes pérégrinations et de ma vie, le choix pouvait être de résider ailleurs ou d’acquérir d’autres nationalités. Je ne l’ai pas désiré. Le fait est que je vis au Togo et n’en suis pas moins fier d’y vivre. Mais quand les conditions de travail, de vie ou de « survie » du pays ne suivent pas toujours (mes envies), je pense à envisager de le quitter.

J’aime beaucoup les musiques lusophones surtout cap-verdienne. Mais je ne comprenais pas jusqu’ alors, la mélancolie caractérisant cette musique insulaire notamment la morna. Peu à peu, j’ai commencé à comprendre Césaria Evora¹ et les siens ainsi qu’à découvrir mon empathie capverdienne. Le Togo est une « île » dans l’Afrique occidentale. A cause de ses particularités bonnes ou mauvaises mais toujours extrêmes, qui dénotent dans la sous-région. Rien à avoir avec la morna issue elle, comme on peut l’imaginer, des sentiments mornes et mêmes drôles des habitants de l’archipel aride du Cap-Vert. Ici au Togo, ce qui me plonge parfois dans la tristesse c’est la situation générale de la contrée. Voici un beau petit pays avec de grands potentiels pour réussir, mais qui n’engendre que stress et interrogation pour la majorité des ses habitants. Pays «dirigé » depuis bientôt cinquante ans par une « monarchie républicaine » ou comme une « république monarchique » c’est selon. Situation politique bloquée depuis un quart de siècle. Vie sociale morose avec des « smicards » pointant à 35 000 francs CFA (environ 50 dollars US). Vie économique poussive et ; des situations incompréhensibles comme l’absence récurrente d’Internet et maintenant… de l’électricité. J’aime les conditions meilleures de vie, avec tout le confort qui va avec. Je suis un épicurien qui ne conçois pas qu’au 21e siècle, l’on puisse encore vivre avec des conditions de vie semblables à celles des années 1940 ou 1950. Du temps où les colonisateurs européens finissaient d’explorer l’Afrique et son arrière-pays (tente de toile, poste à galène, lampe à acétylène, gramophone…). Nous sommes en 2015 et pour « vivre » comme tout mondialisé j’ai besoin du minimum : labtop Core Duo, smartphone, tablette, PC tour avec clavier bluetooth, chaînes télé satellitaires, connexion Internet haut-débit (avec Wifi si possible) et le comble… l’électricité.

Lomé, lundi 9 février 2015. Dans la matinée, par plus de deux fois surviennent des arrêts brusques du courant électrique pompeusement appelés délestages. Non content de faire payer l’éclairage public par le consommateur (cela j’espère le comprendre un jour) ; ceux qui ont en charge l’énergie au Togo et particulièrement l’électricité ne lui en assure pas une fourniture continue. Et pourtant la facture, elle arrivera à la fin du mois ou au début du suivant. En ce jour, c’est à peine si je puis travailler. Un de mes « informateurs » m’informe que les employés de la CEET² commencent un mouvement de grève pour « protester contre leurs conditions de vie » jugées en deçà du ratio bénéfices de la société/masse salariale. Décidément c’est tout le monde qui « proteste contre ses conditions de vie.»

Lomé, mardi 10 février 2015, 10h40. Délestage ! De nature apparemment calme, je tourne à ce moment-là, du vinaigre à la soupe au lait. J’exécre tous ceux qui s’occupent de l’électricité dans ce pays, du ministre aux compagnies en passant par les agents qui la coupent (les pauvres). Je tourne en rond et mes pouces avec. J’ai chaud. Je n’aime pas la clim mais un bon air frais de climatiseur me ferait du bien. 14 heures ??, le courant revient enfin. Remise en marche de l’ordinateur, des autres appareils et puis 15h00… patatra ! Le courant électrique est de nouveau « coupé. » Je reste calme cette fois-ci, je n’invective plus personne au risque de faire mon premier AVC³ à seulement la trentaine dépassée. A quoi aurait servi donc tous mes joggings, mes footings, mon abstinence intéressée d’alcool et de bon vin de Gironde? Non, jamais, que le non moins bon Dieu m’en préserve ! Je suis bien droit comme un « i » dans mes baskets, stoïque. Où trouver ce jus appelé électricité? Qu’en sera-t-il des probables dommages subis par mes appareils, sensibles? Tout ceci pour se voir, après plusieurs recours, notifiée dans un courrier par le service des réclamations de la CEET la phrase magique : « Nous déclinons toute responsabilité dans la survenue du préjudice subi par votre matériel… » Il y a de l’électricité dans l’air.

[…]

Je ne compte plus les jours et les heures où le courant est ainsi « délesté.» Après l’Internet qui marche à pas de tortue, voici l’électricité qui a de la peine à être fournie. Et les jours suivants, il en a été ainsi presque quotidiennement dans le mois de février. « C’est le Togo !» comme le disent des compatriotes.

Lomé, mercredi 25 février 2015, 07h08. Délestage…. Je croyais être le seul Africain à souffrir chroniquement de la délestopathie 4. Entre temps, le mondomédecin René Jackson a diagnostiqué les causes des « périodes sombres » que leur fait subir à Douala l’ENEO 5, la sœur jumelle de la CEET.

Post Scriptum. Lomé, samedi 28 février 2015, 13h32. Délestage… Au loin dans le ciel, le bruit pétaradant du générateur électrique d’une grosse huile parvient à mes oreilles acouphènes. A part les dernières obligations personnelles, j’envisage sérieusement de quitter ce mignon petit pays. Adeus ‏6 !

 

 

 

1 Césaria Evora (1941-2011) chanteuse Cap-Verdienne surnommée la «Diva aux pieds nus » qui a fait connaître dans le monde, la morna une musique aux accents nostalgiques.

2 CEET : Compagnie Energie Electrique du Togo, qui fournit l’électricité dans ce pays.

3 AVC : Accident cardio-vasculaire.

4 délestopathie : néologisme personnel désignant la névrose déclenchée à la suite des coupures du courant électrique en Afrique.

5 ENEO: la Société nationale de production et de distribution d’électricité du Cameroun.

6 Adeus : Au revoir en portugais.

 

A.H.

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aristideshonyiglo
J'ai longtemps travaillé comme journaliste dans plusieurs rédactions de presse écrite (Golf Info), de radio (Nostalgie, Légend FM) et d’agences, à Lomé.
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2 Commentaires

  1. Bonjour,

    C’est avec plaisir que je lis vos péripéties. Résolument optimiste, je compte venir m’installer pour quelques semaines à Lomé d’ici peu. J’apprécie ces instants de la vie quotidienne du Togo, que j’ai hâte de découvrir.
    Comment puis je vous contacter ?

    Manon

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